« J’aborde l’allaitement ou la coupe menstruelle tout autant que les nouvelles façons d’être femme, mère »


En 2014, Stéphanie Jarroux a quitté son poste de rédactrice en chef d’un magazine féminin pour se consacrer à la comédie.

« La liberté, c’est de n’arriver jamais à l’heure » (Alfred Jarry), m’envoie par texto cette jeune mère de famille alors que nous avons chacune dix minutes de retard pour notre entretien. A 39 ans, Stéphanie Jarroux, actuellement sur scène dans On t’aime comme tu es, à la Comédie des 3 bornes à Paris, expérimente depuis quelques mois une vie qu’elle n’aurait jamais imaginée auparavant. Un changement qui éclaire notre rapport au temps.

Il y a deux ans, vous êtes passée au one-woman-show après avoir été rédactrice en chef d’un magazine féminin, un changement de vie radical…

J’ai mis neuf mois à réaliser que même si mon poste de rédactrice en chef me satisfaisait, je me sentais vide. De manière fulgurante, je comprends que j’ai renoncé à ce qui, petite, me nourrissait le plus : la scène. En août 2014, je quitte quinze ans d’une vie réglée et apprends à gérer de l’espace et du temps de manière différente. J’ai eu peur du vide, et je me suis demandé ce que j’allais faire de tout ce temps. Quand je suis partie, tout le monde a senti que c’était un vrai projet, mais je n’avais pas écrit une ligne, je ne connaissais personne ! C’est extrêmement grisant mais aussi angoissant, qu’allais-je faire seule ?

Comment arrive-t-on, à partir de rien, à monter sur les planches pour se mettre en scène ?

Après un été à pleurer, accepter, angoisser – et donc faire le deuil d’une vie tout en profitant de ce qui se présentait à moi, je rencontre celui qui va devenir mon metteur en scène. Je l’appelle dans un moment d’urgence, entre deux trains, pour lui dire que je veux travailler avec lui. Il me demande si j’ai déjà écrit mes textes. Je réponds « oui » alors que je n’ai encore rien fait sur le papier… Dès lors, je m’astreins à l’écriture tous les vendredis matins de 10 heures à midi, dans un café à Montparnasse. Pendant les neuf premiers mois, cela m’oblige à poser sur le papier les sketchs que j’ai en tête. J’arrive à les écrire en deux heures, sachant que le travail de mise en scène, les répétitions, etc. prennent au moins vingt heures.

L’inspiration est-elle spontanée ?

Oui, avec ce premier spectacle ce sont mes tripes qui sortent donc c’est assez immédiat. Le travail de cette immédiateté vient après. La mise en scène, c’est donner corps aux mots, les jouer, que le texte devienne jeu. On l’habille, on l’anime, on lui donne une tonalité, éventuellement des personnages. Ce temps se compose souvent de nombreux allers-retours, on prend corps sur scène, mais aussi après, ça continue de vivre.

S’assumer sur scène, en donnant corps justement, est-ce spontané ?

Le geste précède le mot quand j’écris. La couleur et la mise en scène sont assumées du départ : c’est tout le travail d’oser être quelqu’un, d’être une femme qui prend du plaisir, qui aime faire l’amour… je n’irai pas dans ces choses-là si je ne l’assumais pas corporellement.

Que ressent-on quand on joue son rôle, sur scène ?

Jouer est une résilience, un temps d’acceptation de l’histoire familiale. Petites, ma sœur jumelle et moi nous réfugions dans les jeux pour ne plus subir les violences qui nous attristaient, nous imaginions plein d’histoires avec nos poupées. La première fois que j’ai joué en tant que comédienne professionnelle, devant mes proches et ma famille, cela m’a permis de pardonner immédiatement et durablement ce passé. D’ailleurs mon spectacle s’intitule « On t’aime comme tu es », selon une phrase que me répétait souvent mon grand-père.

Pour Stéphanie Jarroux, « jouer est une résilience, un temps d’acceptation de l’histoire familiale ».

Aujourd’hui vous avez trois filles de 10, 7 et 4 ans. En parlant des enfants, vous vous affirmez de la génération « chic-ouf » et avez pris parti de rire de vos mercredis avec des chroniques intitulées « le mercredi t’es punie », pouvez-vous nous en dire plus ?

Oui, cette expression vient de ma belle-mère, qui l’utilise pour qualifier ce qu’elle ressent quand elle nous voit arriver, avec ses petits-enfants (« chic »), mais aussi quand nous repartons (« ouf »). Je pense que cela sied aussi aux mères d’aujourd’hui : « chic un enfant, ouf je le laisse aux grands-parents ». Ma belle-mère me confiait aussi être une « tamalou » quand nous ne sommes pas là… Ces manières d’exprimer ainsi nos façons d’être, c’est assumer une forme de soutien entre générations, c’est important.

« L’art-thérapie permet d’apporter des réponses psychocliniques, avec des projets qui soutiennent les enfants comme les enseignants. »

Quant aux mercredis, c’est parce que c’est la tournée des grands ducs : théâtre pour l’une, devoirs pour les autres, rendez-vous chez les médecins et autres réjouissances. Je les emmène partout, y compris parfois à mes rendez-vous chez l’esthéticienne. J’ai donc pris le parti de rire de la course que représentent ces journées : je note leurs réflexions, nos conversations improbables. Comme le dit Grégoire Delacourt, « le rire c’est une porte qui s’ouvre » (Danser au bord de l’abîme, éditions Jean-Claude Lattès, 320 p., 19 euros).

C’est une respiration qui met fin aux râlements, c’est une pause dont ne s’élève que de l’amour. Il faut rire de soi, de la situation. En étant ainsi attentive aux échanges de mes filles, je suis moins présente, tout en étant là. Ces chroniques dont elles sont le sujet leur donnent de l’espace. Chose amusante : certaines mamans que je croise chez moi à Versailles n’ont pas encore réussi à venir me voir en spectacle mais n’hésitent pas à rire avec moi de ces mercredis où elles aussi, sont punies !

Dans votre spectacle vous racontez le quotidien d’une fan de bio, d’expériences vegan en tout genre… C’est une drôle de dérision autour de pratiques dans l’ère du temps ?

Oui, je m’inspire de mon vécu, de mes convictions, de mon quotidien. J’aborde l’allaitement ou la coupe menstruelle tout autant que les nouvelles façons d’être femme, mère. Est-ce une manière de vaincre ma peur du temps qui passe ? Quoi qu’il en soit je ressens toujours une urgence à faire plein de choses. Je vais avoir 40 ans en novembre mais je me sens à ma place, bien dans mon corps.

Lire aussi :   « La minute savourée est plus longue que celle imposée par un chronomètre »

Votre nouvelle vie se compose aussi de nouveaux temps de partage : art-thérapie, accompagnement de jeunes en situation de décrochage scolaire… Est-ce aussi un temps de résilience ?

Oui, ces temps sont apparus au moment de mon arrivée sur scène, je l’ai pris également comme une possibilité d’accompagner une démarche de réparation ou de changement. L’art-thérapie permet d’apporter des réponses psychocliniques, avec des projets qui soutiennent les enfants comme les enseignants. Les ateliers d’écriture permettent aussi de faire descendre l’écriture dans le corps… On cesse de l’intellectualiser afin de la remettre dans l’apprentissage. Quand je mets cette casquette d’art-thérapeute, je suis dans un autre temps encore, le temps du silence, et dans un autre espace – l’espace de l’autre.

Qu’est-ce qui vous inspire le plus ?

View the original article: http://www.lemonde.fr/tant-de-temps/article/2017/06/16/j-aborde-l-allaitement-ou-la-coupe-menstruelle-tout-autant-que-les-nouvelles-facons-d-etre-femme-mere_5145397_4598196.html

« Accepter l’intermittence du bien », comme le suggère Véronique Ovalde dans Soyez imprudents les enfants (Ed. Flammarion, 2016). Le temps n’est pas forcément un allié quand on est blessé ; en revanche accepter que le bien alterne avec le mal, c’est le voir comme une respiration, comme une nécessaire suspension dans notre course de vie.

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