Joachim des Ormeaux, chanteur-conteur mystique de la Martinique

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    Ancré dans un univers poétique & mystique, le chanteur de jazz créole Joachim des Ormeaux a développé un style unique, entre parlé et chanté. Portrait.

    17 novembre 2017, le Baiser Salé. Surgi de nulle part, tout de blanc vêtu, Joachim des Ormeaux fend la petite salle de la rue des Lombards. « Dé agat ou pèdi adan an sak lanvi, Kifè ou koulé dlo kon la riviè, La riviè, chayé dlo, chayé woch, chayé bwa, Ampéchéw mété linj’ ou lablanni… » Halluciné j’observe l’escogriffe s’agiter. Les tresses, la voix écorchée à la Arthur H, les grands gestes qu’il fait en parlant fort (qui plus est en étranger, imaginez !), je lui trouve mauvais genre. Il entonne « Sak’ Lanvi », mélodie de gratitude et de persévérance écrite par Arnaud Dolmen pour un ami qui traversait une passe difficile. Joachim Des Ormeaux y accolé ses paroles, vraisemblablement autobiographiques. Sur son site web, la révélation de l’année 2017 ne tarit pas d’éloges sur le chanteur, une « véritable source d’inspiration » pour le jeune batteur. « Sak Lanvi » est aussi le titre de l’album que Joachim Des Ormeaux est venu présenter ce soir accompagné de Thierry Vaton (piano), Just Wody (basse), Yoann Dannier (batterie), Béatrice Poulot-Marvilliers et Béatrice Civaton (chœurs).

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    Le sentiment de déstabilisation ne durera pas trente secondes. En moins de temps qu’il n’aura fallu pour vous braquer, vous vous retrouvez plongé dans un univers dont vous ne saisissez pourtant rien à la langue. Crime prémédité. La volonté affichée est de toucher les non-créolophones en utilisant le ressenti et l’énergie des mots. Les tableaux se succèdent entre conte et chant. Interprétation, chez Joachim des Ormeaux, n’est pas un vain mot. Si le chant dans le jazz créole n’est pas fréquent. Ce qui frappe chez Des Ormeaux, c’est son style totalement inédit. Ce flow, ce phrasé, ça n’est pas du slam, pas du spoken word non plus. Pourtant on retrouve en lui la capacité qu’avait Gil Scott-Heron de chanter ou déclamer un même morceau. Et puis il y a cette voix, ce cri, cette clameur à vous briser le cœur, une longue plainte qu’on imagine venir d’outre-temps, des champs de douleur.

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    Le voilà en train d’apostropher Zépon, le personnage surgit de son enfance. Oti Nono ? Il est où Arnaud ? Titre de fête que lui a proposé Arnaud Dolmen sur lequel il a posé des paroles qu’il lui a dédié. An Fleu, Klik-Klak Papiyon, 4H d’matin, autant de propositions, autant de représentations entre récits, jazz et chansons, la dimension chanson étant soulignée par le travail des choristes, avec des incursions de voix, de bruits, de sons. Joachim est attentif au public non créolophone. Il ne vous laisse pas tomber et entrecoupe ses chansons d’explications. Et si tout n’est pas clair, ce n’est que pour mieux laisser la liberté à l’imagination.

    Cour St Emilion, un après-midi ensoleillé de janvier. Je retrouve Max, le chauffeur d’une compagnie de transports parisienne dans son costume vert. Malgré le froid, on se tente le café en terrasse. Joachim, c’est son deuxième prénom, son nom complet Gros-Desormeaux. Démystification ? Si peu. On se jauge. Mon interlocuteur se raconte, un peu. La semaine prochaine il sera en Martinique pour carnaval. C’est dans la Martinique des années 80 qu’il m’emmène. Max a été élevé par sa grand-mère. Une éducation qui l’a marqué. Une enfance solitaire, la source de son imaginaire. Il fait parfois le mur. Quand il rentrerait, il se prendrait une taloche, c’est sûr. L’objet de ses évasions ? Les musiciens qui jouaient dans les quartiers de Fort-de-France, Francisco, Marius Cultier, qu’il allait écouter à l’extérieur des cafés. La maturité des enfants solitaires. Quand il rejoindra ses copains pour jouer la musique au bout de la rue, ce sera lui le chanteur. Tout ce temps, il n’aura cesser d’écrire, de cultiver son univers.

    « Chanter, moi ? »

    Voilà Joachim, jeune chanteur à l’aube de ses cinquante balais -Il en parait bien moins-. Vous lui auriez dit il y a quelques années qu’il se produirait un joursur scène qu’il se serait fichu de vous. Les hasards de la vie, les rencontres, une jam, il se lance. Une coach vocal l’interpelle. « Vous chantez où ? », « Chanter, moi ? », « J’en ai toujours eu envie, mais… » Il prend quelques cours, explore, cherche sa voix, trouve sa voie. « Trouver mon style a été facile. Je chante comme je parle, je ne vois pas de différence. J’y mets mes notes. J’y mets du groove. Je suis avant le temps ou après le temps. Ça me permet une certaine liberté d’improvisation. « Joachim se sert de sa voix comme instrument harmonique », précise Thierry Vaton. Il ajoute, enthousiaste : « Il surfe sur le tempo. »

    « Entre la joie, le désespoir, la rage et la tendresse »

    Une première collaboration avec le pianiste Maher Beauroy, un premier EP : « Horizon Jazz Créole ». Beauroy disparaît, attiré par les lumières des States. C’est le jeune Arnaud Dolmen qui sauvera le répertoire. « Lui et moi avons une relation spéciale, mystique », confie Arnaud. « Je me vois en lui et il se voit en moi. Imagines que tu rencontres une personne pour la première fois. Tu ne pas connais pas, mais tu la connais déjà. » Il est fan : « J’aime les artistes originaux, ce qu’est vraiment Joachim. Ce qui me plait chez lui c’est sa voix, son esprit, son originalité, son créole, tout simplement son parcours. C’est un exemple, un grand homme ! Sa voix sent le vécu. » De l’aveu du chanteur, cette voix, son côté éraillé, c’est l’ensemble de ses cicatrices. « Ce sont les choses que j’ai pu traverser dans ma vie qui s’expriment ainsi. Entre la joie, le désespoir, la rage et la tendresse. »

    « La folie d’Arnaud Dolmen et l’expérience de Thierry Vaton »

    Et puis il y eut la rencontre avec Thierry Vaton. « Thierry, c’est le patron ! » Le pianiste est co-auteur d’un ouvrage de référence sur le piano créole qui connaît des maîtres comme Alain Jean-Marie et Mario Canonge. « C’était quelqu’un qui m’observait. Il m’a fait comprendre que je devais jouer avec des musiciens solides qui pouvaient m’emmener plus loin et m’apporter une vraie pertinence. » Joachim devait faire une apparition au brunch créole de Tony Chasseur aux côtés d’invités prestigieux comme Jocelyne Béroard et Jacob Desvarieux. « Thierry m’a approché à cette occasion-là. Je n’aurai jamais imaginé travailler avec lui. Il fait partie des personnes qui m’ont donné envie de faire ce métier-là. S’entendre dire C’est bon ! au bout d’une seul prise est extrêmement valorisant pour un autodidacte comme moi. « Thierry, c’est la force tranquille », confirme Arnaud Dolmen. Le batteur lui envoie ses compositions brut de fonderie et Thierry écrit les arrangements. « Thierry arrange tout ! » Pour Joachim, il est important d’avoir ces deux générations autour de lui, « la rythmique et l’harmonique, la folie d’Arnaud et l’expérience de Thierry. »

    « Je ramène toujours les choses à leur aspect spirituel »

    La spiritualité est partout présente dans l’œuvre de Joachim. Dans Oti Nono, on entend la voix d’Evrard Suffrin, un personnage décalé et chamanique. « C’était le frère de mon grand-père ». S’il conserve ses distances par rapport à la folie de son aïeul, le fait d’utiliser ses mots pour étayer ses propos est révélateur d’un sens aigu de la transmission. Quand il évoque La Fontaine Maman qui abreuve ses enfants d’un torrent de conseils, il se voit lui même reproduire le même comportement. Dans Klik Klak Papiyon, il rend hommage à Marie-Claire Delbé Cill, la photographe d’Aimé Césaire. « Elle était venu en métropole pour se faire soigner. J’ai assimilé son départ à un envol de papillon et le clic-clac de son objectif à un battement d’ailes. Elle adorait la Martinique. Elle a laissé ses couleurs, son héritage. On peut l’entendre à la fin du morceau. Je me sens privilégié d’avoir pu la rencontrer. J’ai cette aisance avec la mort. Les amis de ma grand-mère étaient des personnes âgées. Ces gens sont dans la salle d’attente de Dieu. Je ramène toujours les choses à leur aspect spirituel. »

    « Ses textes sont littéraires »

    « Chez Joachim, tout est suggéré, imagé », souligne Arnaud Dolmen. « Ses textes sont littéraires. Il faut réécouter ses paroles plusieurs fois pour réussir à tout saisir. Le créole est à la base très imagé. Joachim a conservé cette manière d’écrire-là. » Cet après-midi de janvier au Cour St-Emilion, Joachim me fait écouter Ti Kano. « Un jour, Rony Olanor m’appelle pour me proposer une mélodie avec l’idée de bateau qui avait envie de voyager. J’avais un texte à lui proposer. Sur les plages aux Antilles, on voit souvent ces barques retournées sous les mancenilliers. On entend le bruit lancinant des fruits qui tombent sur la coque, qui fait Tak tak tik tak tak tik tak. J’ai joué avec cette sonorité. » Tu te rends compte, fait le bateau. Ça n’a pas toujours été comme ça ! Il aimerait qu’on le retourne, qu’on le laisser repartir. Le canot évoque ses souvenirs. Il raconte les pêcheurs et les marchandes de poisson, remonte le temps. Il aurait voulu sauver Zaïre et Théophile, les amant maudits d’Imaniyé Dalila Daniel, l’enfant de la mulâtresse Solitude, l’esclave Lumina Sophie dit « Surprise », qui voulait mettre le feu à la case de Dieu. Espoir et désespoir sont intimement liés dans l’univers de Joachim.

    Joachim Des Ormeaux, par Mali Cilla

    18 mai 2018. Retour au Baiser Salé, six mois et un jour après le dernier concert. Assumant désormais pleinement son alter-ego, l’artiste se présente le visage couvert de peintures de paix, vêtu d’une tunique au rouge tibétain, le visage luminescent, le cœur incandescent. Lanvi Quartet (Thierry Vaton, piano, Jean-Christophe Raufaste, basse, Sonny Troupé, batterie) se la joue plus jazz, plus intimiste. Les choristes, turbulentes groupies, sont reléguées au fond de la classe. Dans quelques jours c’est la fête des mères, alors Joachim célèbre Christiane et Marie-Claire en entonnant La Fontaine Maman et Klik Klak Papiyon. Sur Zépon, les choristes manquent. S’en passer est risqué, focalisant l’attention sur le vocaliste, mais permet d’utiliser la voix comme un instrument. Il me faudra un titre supplémentaire pour m’habituer au dispositif. La faute à l’émetteur ou au récepteur ? Peut-être un peu des deux.

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    Dansez sur moi, adaptation créolisée par Thierry Vaton du classique de Nougaro et Vander, va bien à Joachim. Son esprit doux-amer sied à sa spiritualité. Il a adapté les paroles à l’univers créole. Le chanteur se détend, rayonnant. Filibo, le titre offert à sa fille, du nom de la confiserie martiniquaise, tutoie le blues dans une orchestration épurée. La basse prend la place qu’elle ambitionnait dans l’enregistrement. Cette soirée est la possibilité de présenter et tester les nouveautés. Ou Pé Pa Sav’, zouk infidèle, référence à la réputation volage des Antillais fera bien rire l’assistance et verra un décoiffant solo de piano du bon « Docteur Vaton » (qui n’est du tout pas médecin, une référence que fait Joachim au papa de Thierry, qui avait été Docteur Caraïbe à la radio). Le chanteur interprète Se Moun-Là avec une sérénité qu’on peine à imaginer sur un titre inédit. Il se promène parmi les spectateurs, les entraînant dans sa chanson dans un moment de communion. Respectant tous les pronostics, c’est l’évocateur Ti Kano, qui marquera les esprits. Le compositeur, Rony Olanor, fera une apparition à l’orgue, introduisant une note plus urbaine. Suivra l’indispensable Oti Nono, déjà un tube. Le mystique 4H’d’matin, la compo de Maher Beauroy, sera le point final idéal auquel il ne manquera qu’un saxo spirituel.

    « Sak Lanvi » aura une seconde partie, un EP live comportant des éléments pluri-artistiques. La sortie est prévue en fin d’année. Joachim des Ormeaux n’en a pas fini de livrer ses mystères.

    Yannick Le Maintec (@salsajazzblog)

    A lire dans Le jazz et la salsa : Cinq raisons d’aller aux Caribéennes de Mai


    Joachim des Ormeaux : « Sak Lanvi » (2017, JDO) – Spotify, Deezer, iTunes, Amazon

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    Joachim des Ormeaux, chanteur-conteur mystique de la Martinique

    Ancré dans un univers poétique & mystique, le chanteur de jazz créole Joachim des Ormeaux a développé un style unique, entre parlé et chanté. Portrait. 17 novembre 2017, le Baiser Salé. Surgi de nulle part, tout de blanc vêtu, Joachim des Ormeaux fend la petite salle de la rue des Lombards.

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